Les Litanies de Sang

Le Monde des Ténèbres
Histoire
Quintus Cicéron

[Source : Casus Belli HS n°9]

PETIT MANUEL DE CAMPAGNE ÉLECTORALE
DE QUINTUS CICÉRON

LA SURENCHERE DEMAGOGIQUE

    Quintus Cicéron est passé à la postérité pour trois raisons fort différentes. Il est tout d'abord le frère cadet du grand Cicéron (Marcus de son prénom), le plus brillant des auteurs latins. Il est également celui qui, légat de Jules César pendant la Guerre des Gaules, sauva sa légion, isolée dans ses quartiers d'hiver, des assauts des Eburons révoltés et de leur chef Ambiorix. Enfin, il est l'auteur d'une lettre savoureuse, adressée à son frère, candidat à l'élection des Consuls de -64 avant J.C., qui nous est aujourd'hui connue sous le nom de Petit manuel de campagne électorale.

    Ce court traité est d'une remarquable acuité sur les moeurs électorales en général et la « pêche au voix » en particulier. Quintus Cicéron explique ainsi à son frère qu'un bon candidat doit avoir un moral d'acier. Il faut qu'en descendant au forum, chaque jour ou presque, tu te dises :

    "je suis un homme nouveau ; je suis candidat au consulat; c'est de Rome qu'il s'agit". La méthode Coué ne suffisant pas, les conseils de Quintus portent également sur la manière de discréditer ses adversaires, par quelques bonnes rumeurs plausibles. En l'occurrence, les concurrents principaux de son frère étant Catilina et Antoine, deux éternels débauchés, la tâche est facile. L'ouvrage prend surtout de la dimension dans Sa partie consacrée à l'art des tournées électorales, sur le terrain, passage obligé de tout candidat au suffrage populaire depuis 2000 ans. Quintus démontre l'importance à donner aux poignées de mains (prensatio) et aux contacts directs avec les électeurs, qu'il faut absolument appeler par leurs noms, grâce, s'il le faut, aux services d'un esclave-souffleur (nomenclator). Ses descriptions sont tellement réalistes et actuelles, qu'à leur lecture, on ne peut s'empêcher de les comparer à l'image de Jacques Chirac, que l'on a pu voir dans le célèbre film reportage de Raymond Depardon, serrant mécaniquement les mains des commerçants du lie arrondissement, en les gratifiant d'un « ça sent bon chez vous !». La suite nous dévoile les ressorts de la société civile romane : comment s'attacher de façon certaine la reconnaissance (gratia) de ses clients, comment se servir de réseaux d'amis influents pour démultiplier la campagne sur une plus grande échelle et aussi comment prouver sa "grandeur d'âme". "Les hommes aiment qu'on leur fasse des promesses mais ce qu'ils demandent d'abord à un candidat, c'est qu'il y mette générosité et déférence" affirme-t-il sans scrupule aucun. Quintus Cicéron n'est jamais théoricien et, à force d'exemples, analyse pour le succès de son frère les ficelles qui feront de lui un consul. Dans sa surenchère démagogique, il interdit simplement le recours à la corruption, à l'achat de voix ou à l'entente entre candidats.

    Peu de chose somme toute. Muni de ces bonnes leçons, Marcus Cicéron fut bien élu et renvoya plus tard l'ascenseur à Quintus, alors gouverneur de la province d'Asie, en lui adressant une lettre sur "L'Art de gouverner une province".

Frédéric Bey, Casus Belli HS n°9


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