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Histoire
Murailles au Nigéria

[Source : Article du New York Times, publié dans Courrier International n°468]

D'EREDO NIGERIA

    A l'écart de la rue principale d'Eredo, une petite ville du sud-Ouest du Nigeria, un chemin de terre serpente à travers la brousse et les arbres de la forêt tropicale nigériane. Il conduit aux vestiges de ce qui fût l'un des plus grands ouvrages d'art de l'Afrique subsaharienne: un rempart de 160 km de long, garni d'un fossé, dont la construction a débuté il y a un millénaire. Cet ouvrage, nommé l'Eredo de Sungbo, a été édifié autour d'un royaume desYoruba [l'un des trois principaux groupes ethniques du Nigeria, les Yoruba sont majoritaires dans le sud-ouest du Nigeria et fondérent des royaumes particulièrement puissants autour de la ville d'Ife au XIIIème siècle et d'Oyo au XVème siécle], pour protéger plusieurs villes et villages.

    La fortification de l'Eredo s'élève à une vingtaine de mètres depuis le fond d'un large fossé. De couleur rougeâtre, la paroi verticale luit de plaques de mousse. Peu de Nigérians ont visité l'Eredo ou même en ont entendu parler. Une bonne partie du site est en ruines ou cachée par une forêt quasi impénétrable. Tant les autochtones que les responsables politiques en ignorent le plus souvent l'existence. Toutefois, depuis cinq ans, les choses bougent. las travaux d'un archéologue ayant piqué la curiosité de Patrick Darling, de l'université de Bournemouffi, une équipe d'archéologues et de défenseurs du patrimoine nigérians et britanniques est parvenue à dresser un levé de la structure.

    Une analyse au carbone 14 de différents prélêvements du rempart a montré qu'il datait du xème siècle, ce qui laisse à penser qu'un royaume très organisé existait dans la forêt tropicale au moins trois siècles plus tôt qu'on ne l'avait cru jusqu'ici. Beaucoup reste à faire. On sait en effet que de nombreuses ethnies et cultures se sont développées sur le territoire du Nigeria au fil des siècles. Or le pays a jusqu'à présent attiré relativement peu d'archéologues par rapport à ses voisins d'Afrique occidentale "Que va-t-On encore trouver dans le reste de la forêt tropicale du Nigéria? " s'interroge Parick Darling, le chef de l'expédition cartographique. "Le pays est encore loin d'avoir rev&eacule;e' tous ses secrets." L'Eredo, qui englobe une zone d'environ 40 km du sud au nord et de 35 km d'ouest en est, n'est qu'à environ une heure de route de Lagos, la capitale économique du Nigeria, en direction du nord-ouest. 'Mais, comme c'est souvent le cas en matiére de patrimoine archéologique, les autorités ne semblent pas convaincues de la nécessité de préserver le site", note Willie Nwokedi, président de Legacy, une association de défense du patrimoine établie à Lagos.

    Les gouvernements militaires, qui ont dominé le Nigeria presque sans interruption depuis 1960, date de l'indépendance, ont laissé se détériorer les sites historiques du pays. [Les militaires ont rendu le pouvoir à un gouvernement civil en mai 1999.] Ainsi, on peut voir des gens déambuler librement parmi les ruines des remparts de Kano, la plus grande ville du nord du Nigeria. Bon nombre de musées nigérians ont été pillés. Lorsque des objets sont découverts dans des chantiers de fouilles, ils sont généralement vendus à l'étranger. Si l'on en croit les défenseurs du patrimoine le trafic d'antiquités est florissant au Nigeria, notamment celui des têtes nok, terres cuites du nord du Nigeria, qui datent parfois du IIIème siécle avant J.-C.

    "Pour un pays en développement, commente Beatrice Fisher, de l'association Legacy, la question de la survie prime sur tout. Des questions importantes comme la préservation du patrimoine historique tendent à passer au second plan pendant les pésiodes troublées." Pourtant, Legacy va bientôt publier une carte recensant 129 sites historiques :mosquées, vieilles villes musulmanes du Nord, lieux saints du Sud-Ouest, maisons consulaires britanniques du Sud-Est. Maintenant que le Nigeria s'est affranchi du joug des militaires, les étrangers peuvent se rendre facilement dans le pays et s'y déplacer. Dans ce nouveau contexte, l'association espère que ce site attirra les touristes. D'après les légendes locales, l'Eredo fut construit par Sungbo, une riche veuve sans enfants qui voulaient laisser une trace dans l'HistoIre. L'Eredo, probablement édifié sur une période de trois siècles, constituait, selon M. Darling, davantage une muraille spirituelle que matérielle. Des lieux saints fûrent bâtis le long de l'Eredo, oû la population locale déposait des offrandes pour se protéger des étrangers. "C'était comme une ligne jaune à ne pas franchir" note M. Darling.

    Autre pratique qui s'est perpétuée jusqu'à aujourd'hui : les femmes viennent prier à l'Eredo dans l'espoir d'être fécondées. Selon une autre interprétation, précise M. Darling, elles viennent prier pour la survie de leurs enfants, implorant Sungbo de ne pas les emmener en enfer. Sungbo a sa tombe prés de 1'Eredo, en zone musulmane, dans une ville du Nord nommée Oke-Eri, au bout d'une route de plus en plus étroite. Dans les années 70, le gouvernement fédéral a construit un mur autour du cimetière et installé des bancs pour les visiteurs, mais la brousse a presque tout envabi. Un agriculteur de la région, Sunday Ogunjob, 57 ans, raconte que les musulmans venaient visiter les tombes après le ramadan. La tombe de Sungbo se trouve derrière une barrière, au bout d'un chemin bordé d'arbres aux branches tombantes. Pour pénétrer dans les lieux, les visiteurs masculins devaient enlever leurs chaussures. Les femmes, elles, n'avaient pas le droit d'entrer.

    On estime que la ville d'Eredo recéle certaines des parties les mieux conservées de l'ouvrage. Là, Taofeek Arovvolo Sanni, paysan, chauffeur de taxi et guide non officiel, affirme qu'à Pâques un lieu saint nommé l'Oluwaye fait l'objet d'un culte de la part des villageois chrétiens. A proximité se dtesse un grand arbre, dont une moitié du tronc est remarquablement plus foncée que l'autre et sur lequel pousse un arbre plus petit. "Les autochtones randaient un culte à cet arbre en lui offrant de l'huile de palme, une vache noire, des ignames, un pigeon, un bouchon, des fruits et du tissu blanc", raconte Sanu Anausen, 80 ans, un ancien du village. Mais, depuis trois ans, ils ne parviennent plus à réunir les ingrédients nécessaires, et M. Amusen craint que la communauté n'ait à en subir les conséquences. "Dès que nous sacrifions aux rites, soutient-il, la paix et le progrès de notre communauté sont assurés".

    La muraille de l'Eredo a été construite il y a mille ans, pour protéger un royaume yoruba, situé dans la région d'Ijebu Ode, à une centaine de kilomètres à l'Est de Lagos, dans le sud-ouest du Nigéria.

Muraille de l'Eredo

 

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