Les Litanies de Sang

Le Monde des Ténèbres
Histoire
Guerre du Péloponnèse

[Source : Casus Belli HS n°9]

LA GUERRE DU PÉLOPONNÈSE
-431 À -404 Av.J.-C.

    LA GUERRE DU PÉLOPONNÈSE NOUS EST PARFAITEMENT CONNUE GRÂCE A L'OEUVRE DE THUCYDIDE, GÉNÉRAL ATHÉNIEN QUI Y A PARTICIPÉ. SON RÉCIT, TRÈS COMPLET ET RIGOUREUX, ÉLIMINE LES INTERVENTIONS DIVINES CONVENTIONNELLES POUR TENTER D'EXPLIQUER RATIONNELLEMENT L'ENCHAÎNEMENT DES FAITS. C'EST UNE RÉVOLUTION INTELLECTUELLE QUI FAIT DE LUI LE PREMIER VÉRITABLE HISTORIEN. QUANT A L'AFFRONTEMENT ENTRE SPARTE ET ATHÈNES, LES DEUX GRANDES CITÉS RIVALES DE LA GRÈCE CLASSIQUE, IL NOUS LE MONTRE COMME LA PREMIÈRE GUERRE TOTALE DE L'HISTOIRE !

ENTRE ATHENES ET SPARTE, UN SEUL POINT COMMUN: L'IMPÉRIALISME

    Depuis que la menace perse a été repoussée, quelques cinquante ans plus tôt, par les efforts conjugués de la presque totalité des cités libres de la péninsule, on ne peut pas dire que les Grecs aient beaucoup progressé dans la voie de l'unité. Bien au contraire, suivant une tradition séculaire, les Hellènes ont cultivé leurs différences et défendu leur autonomie politique, à l'exemple de Sparte et Athènes, les deux cités-états héroïnes de la guerre contre les Perses, en compétition permanente pour l'hégémonie. Le résultat est édifiant et explosif. À l'image de l'Europe à la veille de la Grande Guerre, les cités sont enfermées dans de vieilles rancunes, dans des conflits d'intérêts économiques et surtout dans des rivalités politiques.

    En effet, tout sépare Sparte d'Athènes. Cette dernière a profité du reflux perse pour établir une Ligue maritime (la Ligue de Délos, petite île des Cyclades où était déposé le Trésor de l'alliance), puis un véritable Empire regroupant en plus de l'Attique (région d'Athènes) les cités grecques d'Asie mineure, celles des îles de la mer Egée et de ses rivages septentrionaux, jusqu'aux abords de la mer Noire. Athènes se présente également en championne de la démocratie qui atteint son apogée grâce aux réformes éclairées de deux grandes figures de la cité de l'Attique, Ephialtès et Périclés. Mais ses objectifs sont avant tout commerciaux et sont garantis par sa domination incontestée des mers. Ce n'est que peu de temps avant la guerre que la Ligue prend un virage impérialiste très net. Athènes ne consulte plus ses alliés dans ses décisions, impose sa monnaie et ses systèmes de mesure, place des garnisons permanentes dans plusieurs cités de la Ligue et enfin rapatrie le Trésor de l'alliance à l'abri de ses propres murs. Les révoltes de cités alliées se multiplient mais sont vite écrasées (Fubée en - 446, Samos en - 441). Le ton est donné. Fort de son prestige intellectuel, artistique et religieux, la cité de Périclès entend désormais apparaître au premier rang dans tous les domaines.

    Sparte est au contraire une cité continentale. Forte de l'appui des cités de la Ligue du Péloponnèse (tout le Péloponnèse hormis Argos, la Béotie, les Phocidiens et les Locriens), la cité supporte mal la montée en puissance de sa rivale de toujours. Inquiète, jalouse et ambitieuse, Lacédémone (autre nom de Sparte) tire aussi sa puissance du régime aristocratique et militaire qui la caractérise. Autant Athènes, cité ionien ne (du nom d'un des plus anciens peuples grecs) est rayonnante et brillante, autant Sparte, cité dorienne (du nom d'un peuple grec plus récent et, dirons nous, plus «rustique») est austère : aucun monument à Sparte, ni pour les habitants de l'époque ni pour les touristes d'aujourd'hui... Pas d'artistes ni beaucoup de grands marchands à Lacédémone, mais seulement des citoyens-soldats-paysans. Globalement, c'est donc leurs communes volontés impérialistes qui rassemblent les deux cités. Ainsi, tous les ingrédients d'une bonne guerre s'y retrouvent !

Carte de la Guerre du Péloponnèse

DES ARMÉES QUI NE SONT PAS FAITES POUR SE RENCONTRER

    Athènes, aligne avant tout une flotte de trois cents trières. L'armée de l'Empire ne dispose que de treize mille hoplites (fantassins lourds) et de douze mille réservistes. On ne peut ajouter à ces forces que quelques renforts d'alliés occidentaux Corcyre, Arcananie, Zacynthe et quelques villes de Sicîle.

    Sparte, au contraire, dispose avec ses alliés d'environ soixante à cent mille fantassins et de mille six cent cavaliers, mais seulement d'une centaine de navires (ceux de Corinthe et d'Ambracie), sans compter les ressources d'amis occidentaux comme Syracuse et Tarente. On peut se demander comment les deux cités vont réussir à s'affronter. C'est la question qu'ont dû résoudre les stratèges des deux camps avant même d'avoir trouvé les motifs de l'affrontement. Trop antagonistes pour se regarder indéfiniment dans le blanc des yeux, les deux cités vont ainsi développer un modèle de déclenchement de guerre qui sera repris à l'identique - la similitude est frappante - pour la Première Guerre mondiale, 2350 ans plus tard. Les deux alliances rivales ont leurs plans de bataille préétablis. Ainsi Athènes, sous l'impulsion de Périclès, développe sa stratégie. Les Athéniens se réfugieront à l'abri de l'enceinte de la cité et de son port, le Pirée, abandonnant la campagne aux Spartiates, pour aller les frapper de façon décisive et rapide dans le Péloponnèse, grâce à leur flotte. Le Trésor de l'Empire (6000 Talents, accumulés depuis trois ans) pourvoira aux frais de guerre. Les Lacédémoniens prévoient, eux, de lancer leur hoplites sur l'Attique, pour ruiner et démoraliser les Athéniens, et de soutenir tout membre de l'Empire qui voudrait faire défection à Athènes, pour briser les ressorts de la Ligue de Délos.

«PLAN XVII» CONTRE «PLAN SCHLIEFFEN», EN SOMME

    Quant aux motifs de la déclaration de guerre, on se croirait carrément en août 1914, avec son jeu de dominos entre systèmes d'alliance concurrents. En - 431, la querelle porte sur le fait qu'Athènes entend interdire ses marchés commerciaux à Mégare, alliée de Sparte, et soutient à l'ouest Corcyre contre Corinthe, autre alliée de Sparte. Devant « l'arrogance» d'Athènes, Lacédémone réclame le droit à l'autonomie pour toutes les cités de la Ligue de Délos (suprême provocation). La moindre étincelle suffit désormais et, comme plus tard pour la Première Guerre mondiale, elle viendra d'alliés secondaires des principaux protagonistes : Thèbes, alliée de Sparte attaque Platées, alliée d'Athènes aux frontières de l'Attique. Les deux camps s'échangent des ambassadeurs. Fn vain. Tout le monde veut l'affrontement et l'aura. À l'occasion, toutes les cités de la Grèce sont plongées dans la tourmente pour 27 ans de souffrance. On se déclare donc la guerre et Athènes ouvre les hostilités par une attaque maritime sur Potidée. Une lutte à mort est ouverte, car aucune des deux cités ne tolérera un compromis. Sparte ne veut plus entendre parler d'un empire athénien et Athènes rêve de briser la puissance militaire terrestre des Lacédémoniens.

DIX ANS POUR PROUVER QUE LES PLANS INITIAUX NE SERVENT PAS À GRAND CHOSE...

    Durant la première phase de la guerre (-431/-421), communément appelée Guerre d'Archidamos, du nom d'un des deux rois de Sparte (1), les deux camps mettent en pratique avec minutie leurs stratégies mûries avant le conflit. Leur inefficacité va progressivement se faire sentir chez les deux cités antagonistes.

    • Du côté de Sparte, Archidamos mène consciencieusement des campagnes de destruction en Attique jusqu'en - 427. Bien que les campagnes soient pillées, aucun dommage sérieux n'est causé à Athènes et, chaque automne, les Spartiates rentrent chez eux. Lacédémone essaye bien de soutenir la révolte de Lesbos, qui veut abandonner le camp athénien, mais sans succès. Lesbos est d'ailleurs ravagée en châtiment par Athènes en - 427.

    Seuls résultats tangibles: la prise de Platées la même année et, après la réforme de l'armée par Brasidias, une série de succès en Thrace qui aboutissent à la sortie des villes côtières de la Ligue de Délos (-424) et à une victoire importante sur Athènes à Amphipolis (-422).

    • Dans le camp athénien, guère mieux! La politique de Périclès, qui consiste à s'abriter derrière les «Longs Murs » d'Athènes (2), pour éviter les Spartiates, est mise à mal par une épidémie de peste (-429) qui élimine un tiers de la population de l'Attique et Périclès lui même. Potidée a bien été prise en - 429, mais l'armée de siège athénienne a ensuite été défaite par les Spartiates. Les expéditions maritimes dans le Péloponnèse ne rapportent pas grand chose, Si ce n'est une belle victoire à Sphactérie en -425, qui permet de capturer 120 Spartiates (un événement que de faire prisonniers ces guerriers d'élite). La seule réelle satisfaction d'Athènes réside dans le maintien, souvent par la force, des liens qui l'unissent aux autres membres de la Ligue. L'Empire reste intact, ou presque.

    En - 422, les chefs les plus vindicatifs des deux cités, Cléon pour Athènes et Brasidias pour Sparte, disparaissent quasi simultanément et, devant la médiocrité des résultats de dix années de guerres, l'heure d'une trêve approche. Une paix de 50 ans (rien que cela) est conclue en -421 et prend le nom de son artisan, le stratège (3) athénien Nicias, qui propose une alliance des deux villes ex-ennemies contre Argos.

LA GUERRE REPREND... MAIS AVEC DES IDEES NEUVES

    La paix de Nicias et son retour à un statu quo ante ne peut durer car, justement, elle ne supprime pas la rivalité naturelle entre Athènes et Sparte mais au contraire leur laisse le temps de se renforcer sur un pied d'égalité. Ainsi, entre - 421 et - 416, sous l'impulsion du jeune, brillant et ambitieux Alcibiade (disciple turbulent de Socrate), Athènes tente de rogner l'os qu'elle devait partager avec Sparte. Ainsi, par la diplomatie, Athènes s'octroie l'alliance d'Argos, de Mantinée et de l'Elide dans le Péloponnèse, pourtant la chasse gardée de Lacédémone. Enfin l'île de Mélos est incorporée par la force dans la Ligue athénienne ... Sparte ne peut que se montrer furieuse. La guerre du Péloponnèse va pouvoir reprendre, mais avec quelles nouvelles stratégies ?

    Les Athéniens, forts de leurs nouvelles alliances, croient avoir définitivement le vent en poupe. Du coup, sur l'idée d'Alcibiade mais contre l'avis de Nîcias, ils décident de lancer une vaste opération en Sicile pour aider la ville de Ségeste contre Syracuse, l'alliée de Sparte, avec l'assurance que les Lacédémoniens ne pourront la soutenir, compte tenu de la faiblesse de leur flotte. L'objectif est double, il consiste à frapper l'une des plus riches alliées de Sparte et, en même temps, à étendre l'impérialisme maritime et commercial de la Ligue de Délos à la Sicile, véritable «far-west» des Grecs anciens. Les Athéniens veulent également frapper les imaginations par cette conquête et les richesses potentielles qu'elle laisse présager: un succès en Sicile aurait eu sans aucun doute un impact comparable à celui qu'aura, quelques siècles plus tard, la conquête de la Gaule par César.

    Malheureusement, lancée en - 415, l'opération tourne mal. Le siège se prolonge trop longtemps, les Athéniens s'épuisent. Alcibiade, qui commande avec Nicias, finit par être rappelé, mais il préfère passer à l'ennemi et s'enfuit à Sparte. Le pauvre Nicias hérite de la défaite dans une aventure qu'il n'a pas voulu : les Athéniens sont battus sur terre et sur mer autour de Syracuse en - 413. Nicias est exécuté par les Syracusains et les prisonniers athéniens envoyés aux travaux forcés. L'échec de la nouvelle stratégie athénienne est totale.

    Les Spartiates veulent immédiatement profiter de ce désastre. Pour cela ils se lancent dans une nouvelle forme de guerre en décidant d'occuper en permanence la forteresse de Décélie, aux portes d'Athènes. De -413 à - 404 (guerre de Décelie), ils vont ainsi faire peser une menace constante sur la région d'Athènes qu'ils dévastent avec application. Ce choix stratégique d'implantation permanente en Attique, qui remplace les campagnes annuelles peu efficaces de la guerre d'Archidamos, est complété en - 412 par un accord avec le «diable», c'est-à-dire, pour les Grecs, avec la Perse! Sparte obtient de l'argent pour se constituer une flotte en échange, après la victoire, des villes grecques d'Asie mineure.

L'AGONIE D'ATHENES

    Cette fois, les choix lacédémoniens sont les bons. La résistance d'Athènes va peu à peu s'effriter. Le peuple athénien est de plus en plus affaibli psychologiquement par les dévastations de la guerre de Décélie. L'oligarchie s'installe un temps dans la cité en - 411. Seules quelques victoires sans lendemain donnent à la ville le courage de continuer la lutte. Alcibiade rejoint le camp de sa patrie et lève une armée à Samos. L'oligarchie finit par chuter. Il remporte à Cyzique une victoire en - 410 et refuse la paix aux Spartiates. Il est à nouveau renvoyé après une défaite navale à Notion en - 407

    La dernière victoire brillante sera, pour Athènes, celle de sa flotte aux îles Arginuses en - 406. Le succès militaire est total, mais son exploitation politique est gâchée par la funeste décision de l'assemblée athénienne de condamner à mort les stratèges victorieux parce qu'ils n'ont pas rendus les honneurs aux victimes de la bataille...

    Exsangue, Athènes est désormais en sursis. Le navarque spartiate Lysandre entraîne sa flotte, toujours plus puissante, pour le combat décisif. Il a lieu en - 405 à Aigos Potamos, où les Lacédémoniens et leurs alliées anéantissent définitivement les espoirs athéniens qui sombrent avec leur marine.

    Il ne reste plus qu'a assiéger Athènes abandonnée à son sort par ses alliés. C'est chose faite en - 404. Avec sa reddition, Athènes doit accepter la destruction des Longs Murs, la dissolution de la Ligue maritime de Délos et se voit obligée de collaborer militairement avec Sparte.

    Pour couronner la défaite, une nouvelle oligarchie, celle des «Trente Tyrans» prend le pouvoir dans la cité de Socrate.

ENTRE LE CREPUSCULE ET L'AURORE

    Le bilan de la guerre du Péloponnèse est plus que sombre pour la Grèce. Athènes ne se relèvera jamais de sa défaite. Elle parviendra un temps à reconstituer une Ligue maritime, mais son éclat se limitera désormais aux choses de l'esprit. Les gloires de la cité de l'Attique seront Platon puis Aristote et non plus Périclès. La victoire totale de Sparte ne lui profitera qu'une trentaine d'années. Entachée de l'alliance contre nature et sacrilège avec la Perse, la domination lacédémonienne suscitera bien vite la révolte d'États ambitieux: l'hégémonie passera à Thèbes (-362, bataille de Mantinée) avant d'appartenir à la Macédoine (-338 bataille de Chéronée). Mais, à la vue des dégâts sans précédent d'une guerre à mort entre Sparte et Athènes, il faut une certaine dose d'optimisme pour penser que la Grèce a encore de beaux jours devant elle.

Pourtant :

    • «Comment cela s'appelle-t-il, quand le jour se lève et que tout est saccagé, et que l'air pourtant se respire, et qu'on a tant perdu, que la ville brûle, que les innocents s'entretuent ?
    • «Cela a un très beau nom, cela s'appelle l'aurore.» (Sophocle, Électre).

Tout est dit !

(1) A Sparte, les deux rois héréditaires, issus des familles Agiades et Furypontides, n'ont plus depuis longtemps d'autorité que sur l'armée. Ce sont cinq Ephores qui dirigent la politique intérieure et extérieure de la cité.
(2) Les « Longs Murs » relient les fortifications d'Athènes à celles de son port, Le Pirée, permettant à l'ensemble de former une seule forteresse.
(3) Au nombre de dix, les stratèges sont les chefs. de guerre d'Athènes. L'exécutif est occupé par les archontes.

Frederic Bey, Casus Belli HS n°9


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