![]()
![]()
![]()
[Source : Casus Belli HS n°13]
Corrupteurs
ils ne sont pas nés d'hier !
|
Il n'est aujourd'hui aucun sujet de plus grande actualité que celui de la corruption E en politique. Dans la Rome antique, que ce soit sous la République ou sous l'Empire, l'administration de la ville et des immenses territoires conquis a conduit les hommes publics qui en avaient la charge à bon nombre d'abus et de détournements. Les procès, notamment au sein du Sénat, qui en ont découlé firent à l'époque beaucoup de bruit Si l'on en croit Cicéron, Salluste ou Tacite. Les parallèles avec notre époque ne sont pourtant pas Si évidents. Tentons de comprendre, et d'expérimenter grâce à Res Publica Romana, le phénomène de corruption dans la conduite de l'État, version latine. Parole aux victimes L'opinion des administrés,
Surtout non romains, face aux gouvernants de l'époque républicaine,
n'est pas tendre. «Les provinciaux tenaient en défiance
le gouvernement du Sénat et du peuple à cause des rivalités
entre les grands et de l'avidité des magistrats, ne trouvant
qu'un faible secours dans les lois, que la violence, la brigue et l'argent
bouleversaient.» explique Tacite (Annales L2) à propos
des derniers temps de la République. Même son de cloche
lorsque Salluste fait écrire les mots suivants à Mithridate
(roi du Pont) dans une lettre à Arsace (roi des Parthes) en 69
av. J.C.: «Ignores-tu que les Romains, depuis que l'océan
les a arrêtés dans leur marche vers l'ouest ont tourné
leurs armes de ce côté? Que depuis les commencements de
leur ville, ils n'ont rien que de volé, maison, femmes, territoire,
empire? qu'autrefois simple ramassis d'aventuriers, sans patrie, sans
parents, ils ne se sont réunis en cité que pour être
le fléau de la terre entière; qu'aucune loi ne saurait
les empêcher de piller, de détruire aillés, amis,
voisins ou éloignés, faibles ou puissants, et de traiter
en ennemi tout ce qui n'est pas leur esclave, et surtout les royaumes
?» Et à la loi ! La République, consciente
des extorsions abusives de certains sénateurs à la tête
de provinces ou de charges à Rome, a pourtant créé
une loi, la lex Repetundarum (loi de concussion), destinée à
les réprimer. Cette loi, qui s'attaque à des catégories
précises de méfaits des administrateurs issus de l'ordre
sénatorial, nous permet de cerner ainsi ceux qui devaient être
les plus graves et répandus. Comparons ce qui est comparable A première vue, les
problèmes de l'argent ont toujours été un peu les
mêmes. Pourtant, il faut savoir limiter les parallèles.
La Rome antique n'a rien à voir avec un Etat moderne et ce que
l'on appelle aujourd'hui corruption ne s'appuyait-il pas sur des ressorts
fondamentalement différents à l'époque de la Rome
républicaine ? Le système de jeu de Res Publîca
Romana fait d'ailleurs apparaître ces éléments de
discordance: la réalité de la vie politique romaine repose
sur la cooptation. Le Sénat, véritable «club»
de l'élite financière et gouvernante décide, par
l'intermédiaire de ses réseaux de clientèle qui
descendent jusqu'à la plèbe, de l'accès de ses
membres aux dignités publiques. Qui dit clientèle dit
bakchich, qui dit clientèle dit aussi patron. Ainsi à
l'étude, le sénateur romain, à la tête de
sa «famille», composée de l'ensemble de ses clients,
dévoués car dépendants, ressemble plus à
un «parrain» qu'à un énarque corrompu. Aujourd'hui,
on ne parle de ministres corrompus que parce qu'il existe aussi une
majorité de fonctionnaires intègres. Dans la Rome républicaine,
les fonctions publiques sont traitées comme des dignités
privées: des «honneurs». Tout en étant foncièrement
patriotes, les sénateurs, soucieux de l'intérêt
et de la grandeur de Rome, n'en oublient pas pour autant leurs propres
intérêts et ceux de leur clientèle: ils se payent
tout bonnement sur la bête. Pendant l'exercice de leurs mandats,
consuls, proconsuls et autres propréteurs ont le tout naturel
privilège de faire «fusionner» les fonds publics
et leur cagnotte privée. Mais, les flux financiers ne sont pas
à sens unique entre les deux caisses: en contrepartie, ils doivent
offrir sur leurs fonds propres jeux et réjouissances à
la plèbe pour assurer leur popularité (on retrouve là
des points communs avec certains députés-présidents
de club de foot...). Comment utiliser le pouvoir de l'argent Dans Res Publica Ramona, il
faut obtenir la cooptation de ses adversaires potentiels pour décrocher
les charges publiques qui permettront au parti auquel on appartient
d'obtenir richesses et puissance politique. A l'image des réalités
du monde antique romain, il faut s'assurer le maximum de revenus en
contrôlant des concessions ou des charges. Les plus rémunératrices
sont par exemple la gestion des blés égyptiens (5 talents
de revenu par tour) ou celle des blés siciliens (4 talents par
tour). A l'inverse, la perception des fermages ne rapporte que 2 talents.
Mais les sources principales de fonds proviennent des postes de gouverneur
de province. Plus la province est riche, plus les impôts qui y
sont levés, partagés entre Rome et le gouverneur, sont
importants. Les provinces les plus prestigieuses, dans l'esprit d'un
Romain, sont évidemment les plus «rentables»: l'Asie
(50 talents par an), la Grèce et la Sicile (40) ou l'Afrique
et la Syrie (30). A l'opposé, les petites provinces (Corse-Sardaigne,
Cilicie) ou les provinces récentes non encore mises en valeur
(Gaule transalpine) sont beaucoup moins recherchées et intéressantes.
Res Publica Romana est ici fidèle à la lettre aux mécanismes
de la vie politique romaine: pour obtenir prestige et pouvoir, il faut
mettre en valeur des provinces (souvent sur ses fonds privés)
pour en retirer plus tard des revenus plus importants, alors plus ou
moins partagés avec Rome. Il faut, pour un clan sénatorial,
savoir investir son patrimoine privé pour développer le
patrimoine de l'État qui, selon les circonstances et les jeux
de pouvoir, reviendra pour partie au clan! Tout un programme qui nous
éloigne des vicissitudes des pratiques politiques des démocraties
modernes. Aujourd'hui, les principes sont différents: il s'agit
plutôt de convaincre des «investisseurs» privés
de mettre leur argent dans une écurie politique, qui, une fois
au pouvoir leur renverra l'ascenseur sous forme de marchés publics. • «Les provinciaux tenaient en défiance
le gouvernement du Sénat et du peuple à cause des rivalités
entre les grands et de l'avidité des magistrats, ne trouvant
qu'un faible secours dans les lois que la violence, la brigue et l'argent
bouleversaient» Tout s'achète, tout se vend Dans la Rome républicaine, le principe de base était donc le suivant: chaque supérieur dans l'administration ou l'armée se payait sur le dos de ses subordonnés. De même, la moindre fonction publique était vendue par son titulaire à son successeur, qui devait en outre verser la sportulo (pourboire) à son supérieur hiérarchique... Tacite rapporte par exemple le mode de fonctionnement curieux des légions: «Les soldats payaient traditionnellement le bakchich à leurs officiers pour exemption de service, Si bien que le quart des effectifs de chaque unité, ou presque, baguenaudait par la nature ou se prélassait dans les casernements mêmes: pourvu que l'officier ait perçu sa redevance... Les soldats se procuraient l'argent nécessaire par le vol, le banditisme, ou en travaillant comme esclave. » Cela n'a pas empêché les Romains de dominer le monde antique pendant deux mille ans! En somme, un univers bien particulier, qui ouvre des perspectives aux amateurs de Res Publica Romana où, pour gagner, il faut comprendre les liens entre argent et politique. Quant aux quelques hommes politiques contemporains corrompus, surtout Si c'est mesquinement pour l'enrichissement personnel, gageons qu'ils auront bientôt le temps de goûter; au calme et à l'ombre, aux plaisirs des jeux de stratégie solitaire. Frédéric Bey, Casus Belli HS n°13 |

